Aube et crépuscule

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Réalisé par Remidefuta

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Un soleil crépusculaire semble peiner à percer les denses ramages formant un dôme d’obscurité ambrée au creux de la forêt, si bien que l’on ne peut y distinguer que des mouvements, des couleurs, des textures et ce qui parait être un homme. Il arbore une riche vêture, de celles portées par les courtisans et les nobliaux de la Renaissance, mais au style débraillé et abîmé. Il court à grandes enjambées, se frayant un chemin dans la végétation dense d’une forêt réservée aux chasses à courre. Sa respiration saccadée et ses mouvements furtifs pour regarder derrière lui donnent à penser qu’il fuit quelque chose. Il s’arrête un instant, observe ses arrières et reprend sa course, lorsque, à grand bruit, trois silhouettes d’hommes patibulaires et armés lui emboîtent le pas. L’une d’entre elles ralentit l‘allure avant de s’arrêter, tandis que les autres continuent à poursuivre leur proie. L’homme, au tricorne usé et aux fossettes marquées par le temps affirme sa position en calant son pied botté de cuir sombre et craquelé, sur une grosse souche de bois mort. Puis, reprenant son souffle, il tend son bras armé d‘un mousqueton et le verrouille de l‘autre bras, le soutenant de sa main libre au talon de son arme et de son coude rivé à son genou. Avec lenteur et précision, il aligne son regard au canon du mousqueton. S’ensuit alors une formidable détonation et l‘épaisse fumée résultant de cette explosion voile son regard plus sûrement que l‘obscurité.

Dans une cuisine aménagée de meubles préfabriqués et aux couleurs disgracieuses, des cadavres de bouteilles, des restes de repas et des verres en plastiques sont éparpillés. Il y fait plutôt sombre, mais des faisceaux de lumières multicolores passent et repassent à fréquence constante et rythmée au travers de la porte ouverte menant à une pièce adjacente, d’où émane une musique très forte. Une jeune fille en tenue de soirée courte et provocante, se dirige vers le lavabo, d‘une démarche que d‘aucuns qualifieraient de vulgaire si elle n‘était travestie par l‘alcool. Son visage est pâle, presque livide, et sa longue chevelure brune, autrefois savamment coiffée, est à présent dénouée. Ainsi libérées, ses mèches rebelles se sont collées à son front et à sa gorge humidifiée par l’effort que demande une danse endiablée. À son entrée dans la cuisine et comme pour ne pas la perdre, les faisceaux de lumières colorées glissent dans son sillage et serpentent sur les murs et le plafond. D’un geste mal assuré, elle tend le bras vers le robinet et fait tomber les piles de verres en plastique disposés autour du lavabo. Et tandis qu’à grands jurons elle commence à réparer sa maladresse, un jeune homme ivre fait irruption dans la pièce. Une bouteille de bière à la main, il avance d’un pas dansant et grotesque pour se glisser derrière elle, puis il l’entoure de ses bras et l’enjoint à danser. Agacée, elle tente de se défaire de cette désagréable étreinte, se tortillant et enfonçant ses longs ongles vernis dans la peau de son pesant compagnon de soirée. Mais plus elle se débat, plus il semble se prendre au jeu, comme s’il pensait que la jeune femme partageait son plaisir à jouir d’une intimité qu’il juge innocente. Il la retient, et d’une attitude vulgaire et exagérée il tend le menton en direction de son visage pour faire mine de le lui lécher, lorsque d’une force mue par la colère elle réussit à le repousser. Suite à cette violente réaction, il calme ses ardeurs, et tend les bras vers elle. Il fait un pas penaud en arrière et la regarde.

– Excuse Emma… viens danser ! Dit-il, d’un air aussi étonné que vexé, tout en écartant les bras

Mais, son regard insistant sur la jeune femme ne trouve pour toute réponse qu’un froid dédaigneux lorsqu’elle tourne la tête dans la direction opposée, vers les gobelets qu’elle n’a pas fini de rempiler. D’un air fatigué et assourdie par la musique forte, une amie d’Emma passe la porte qui sépare la cuisine de la salle de danse improvisée. Lorsqu’elle voit le garçon se faire de nouveau pesant, elle affiche soudain un air sévère de matriarche et l’attrape par le bras pour le pousser dans l’autre pièce. Déçu autant que vexé il retourne à la fête, non sans avoir fait d’une main, un geste obscène en direction d’Emma, et empoigné son entrejambe de l’autre main. Lorsqu’Emma se retourne et fait couler l’eau du robinet pour se rincer le visage, la jeune femme se met face à elle.

– Tu fais la gueule ?

– Non, laisse tomber ! Lui rétorque froidement Emma avant de se retourner face à son amie. C’est juste que Greg est trop con, quand il est bourré !

Massant vigoureusement les épaules d’Emma, son amie tente de se faire apaisante.

– C’est bon ! C’est la fête ! Allez viens ….

Lui coupant la parole d’un ton irrité, Emma repousse ses mains et s’appuie contre une petite table ou sont disposés des biscuits destinés aux invités.

– Non, ça me saoule ! Lâche-moi, je vais prendre l’air ! Insiste Emma quand son amie essaie de nouveau de la calmer par une étreinte fraternelle.

Lorsqu’Emma la repousse pour se diriger en direction d’une porte vitrée menant de l’arrière-cuisine vers le jardin, son amie la regarde partir en affichant un rictus de désapprobation. Une fois sortie de la maison, elle fait quelques pas entre les jardinets fleuris de couleurs harmonieusement réparties et soutenues par les lueurs feutrées émanant des multiples fenêtres qui bordent la somptueuse demeure datant du dix-huitième siècle. Tendue et nerveuse, son pas déséquilibré par l’alcool elle débouche devant le bâtiment où un petit groupe de fêtards joue sa propre musique, sans prêter attention à cette nouvelle auditrice. Visiblement agacée par cette ambiance de fête, elle s’éloigne de la demeure et du bruit assourdissant qui en émane, pour s’enfoncer dans un petit chemin de terre. Au fur et à mesure qu’elle avance pour disparaitre dans l’ombre, son pas et ses émotions se calment. Peu à peu, entourée de grandes ombres que crée la faible lumière de la lune sur l’épaisse forêt qui se dessine, la colère laisse place à une visible inquiétude, mêlée de mélancolie. Soudain, entre les branches dénudées et tordues, dessinant des formes étranges et effrayantes dans l‘obscurité qu‘offre ce bosquet antique, elle distingue avec étonnement le soleil qui se lève. Ce dernier diffuse une faible lueur dorée sur le bois et les feuilles mortes qui bordent le chemin qu’elle parcourt. Se rendant peu à peu compte que le temps s’est écoulé sans qu’elle ne s’en aperçoive, elle tourne les talons pour se retrouver devant un étang qu‘elle n‘avait pas remarqué auparavant. La stupeur de se retrouver dans un lieu qui lui semble bien différent du chemin qu’elle est pourtant sûre d’avoir arpenté, se meut en peur puis en terreur, lorsqu’un craquement se fait entendre derrière elle. Emma se retourne vivement et, après quelques secondes de calme pesant, les bruits et les murmures de la vie forestière reprennent leurs droits sur le silence. Reculant de quelques pas, la jeune femme à présent dégrisée s’adosse à un gros arbre et soupire. Avançant à nouveau, elle se penche pour regarder son reflet à la surface de l’eau. Celui-ci lui apparait à présent si peu flatteur, les cheveux en bataille, le teint pâle et des valises sous les yeux, qu’elle ramasse un bout de bois pour le jeter dans l’étang et détruire cette affreuse image. Elle en fixe la déformation avec mépris, mais lorsqu’elle reprend forme pour redevenir pleinement discernable, une silhouette obscure semble se dessiner derrière son reflet. Tout d’abord interloquée, Emma plisse les yeux pour mieux la discerner, et y aperçoit avec horreur le visage sombre d’un homme. Elle n’a pas le temps de hurler de terreur, qu’une main se pose sur sa bouche et la tire en arrière. Une forte pression la retourne, la pousse et lui plaque le visage et le corps contre l’arbre. Sa bouche est fermement couverte pour étouffer ses cris, lorsqu’une voix rauque et susurrante se glisse comme un serpent au creux de son oreille.

– Chut … Chut ! … ne m’oblige pas à te touer à cet arbre… reprend la voix lorsqu’Emma tente de se débattre.

La voix s’avère ferme mais plutôt douce. La jeune femme attend nerveusement et ses gémissements cessent. Lorsque l’homme relâche son étreinte et libère la bouche d‘Emma, elle n’éprouve, étrangement, ni la force ni l’envie de crier, mais ses yeux expriment tout de même une profonde panique. Des cris résonnent au loin, et les yeux de l’agresseur se détachent de la jeune fille pour surveiller le lointain. Après quelques secondes de chahut étouffé, les voix disparaissent. Emma n’a pas osé bouger, sentant le corps de l’homme qui se tient juste derrière elle et sa main rivée à son épaule pour prévenir une fuite éventuelle. Lorsque par le souffle chaud qui lui parcourt la nuque, elle comprend qu’il tourne de nouveau le visage en sa direction.

– Ils semblent loin… Je m’en suis sorti sans heurts, pour cette fois !

Par la pression exercée sur son épaule, Emma se sent forcée de se retourner, et lorsque ses yeux noirs plongent dans le bleu azur de ceux de l‘homme, ils semblent, l’espace d’un instant, hypnotisés l‘un par l‘autre. Le visage de celui-ci exprime une certaine dureté appuyée par les quelques rides qui bordent ses yeux et son front, mais également une certaine douceur qu’il semblerait réserver à quelques privilégiées. Sa longue moustache grossièrement tressée est perlée de verres, de même que sa chevelure interminable. Comme venu d’une autre époque, il porte un grand manteau au col large et aux multiples galons, de longues bottes et un large feutre piqué de plumes. Il est vêtu comme un noble de la Renaissance, mais si débraillé qu’il ressemble à un vagabond. Ne pouvant décrocher son regard de celui de cet étrange personnage, et posant délicatement sa main sur celle de l‘homme, doigt après doigt, elle libère son épaule de son étreinte. Ce n’est que quelques instants plus tard, avec le retour à la conscience, que le regard d’Emma devient dur et hargneux. Se retournant vivement elle plonge son corps en avant, pour s’éloigner de lui et ramasse un gros morceau de bois, qu‘elle tient à deux mains comme si c‘eut été un gourdin. Le vagabond affiche un rictus amusé, tend les mains et s’avance vers elle, avant de poser l’un de ses doigts sur sa bouche, lui faisant signe de ne faire aucun bruit.

– Je ne te veux aucun mal…Je te fais le serment qu’il ne t’arrivera rien si tu sais garder bouche close !

Bondissant sur lui avec la ferme intention de le neutraliser, elle brise le morceau de bois pourri, qui lui sert d’arme improvisée, sur le flanc de son agresseur, avant de reprendre ses distances. Penché, l’homme accuse le coup, se redresse et avance de nouveau en direction de la jeune fille. La crispation qu’a arboré, un infime moment, son visage lors de l’impact, se meut rapidement en sourire amical.

– J’imagine que la réaction est légitime ! Bon, je te demande de m’excuser pour ma rudesse. Mais, comprend bien qu’à situation critique incombe une réactivité de même. Et l’esprit mis hors d’urgence, je me rends compte qu’une fille se trouvant seule en forêt, à cette heure, ne peut-être ni princesse, ni bourgeoise ! Je suis donc en bonne compagnie ! Eh ! Eh !

À ces mots, il se met à rire, d‘un rire franc et à gorge déployée. La crainte de la jeune fille change peu à peu en rictus, puis en rire moqueur. Il lui retourne un sourire lorsqu’Emma le fixe avec insistance.

– Puis-je savoir ce que j’arbore ou ai dit de si drôle, que tu me dévisages ainsi ?

Emma pose ses doigts menus sur ses lèvres rouges pour étouffer ses ricanements.

-Tu reviens d’un bal masqué ? On dirait une fille !

À la vue du regard niaiseux de l’homme qui ne comprend pas un seul instant cette allusion, elle se révèle riche d’une nouvelle assurance, si bien qu’elle en abaisse le morceau de bâton qui lui reste en main. Puis elle reprend.

– Non, non ! Laisse-moi deviner tu es déguisé en chevalier du moyen âge ? C’est ça ?

À ces mots il sourit de plus belle et avance en direction d‘Emma. De la manière la plus inconsciente qui soit, elle recule à mesure des pas de l’étranger, sans regarder derrière elle et à l’encontre d’une haie d’arbres. La réaction nonchalante de l’homme résonne en elle comme une offense et une profonde vexation peut se lire sur son visage quand elle tend le menton avec dédain et provocation en sa direction.

– Quoi ? Quoi ? Tu te fous de moi ?

La réaction inattendue de la jeune fille surprend le vieux baroudeur et il ne peut s’empêcher de la toiser d’un ricanement cynique.

– Ah ! Ah ! Attrapée par un inconnu, au milieu des bois ! Et ta première réaction est de te moquer de sa vêture ?

Sous la pression charismatique de ce vagabond, elle se retrouve dos à un arbre, la surprise engendrée par ce rugueux contact la fait sursauter et lâcher son bâton. Avec assurance et lenteur il se penche au-dessus d’elle, glisse ses bras de part et d’autre d’Emma, et, s’appuyant contre l’arbre, il rapproche son visage du sien pour lui adresser la parole d‘un air grave.

– Une jeune fille ne devrait-elle pas craindre avant toutes choses, de se faire abuser par lui ?

La réaction d’Emma se fait aussi vive que brutale. Elle lui écrase le pied, se faufile sous son bras et s’apprête à fuir. Mais suivant un cri de douleur mêlé de rage et d’un geste vif, il la retient par le poignet.

– Attend ! Du calme ! Je te l’ai dit, tu n’as rien à craindre de moi ! Je voulais juste souligner que tu moques la veste d’un homme. Alors que toi même es étrangement vêtue ! On dirait une … une … !

Surprise, Emma fonce les sourcils.

– Une quoi ? … le coupe-t-elle en fronçant les sourcils, prête à relever l’insulte.

Un sourire enjoué apparait sur le visage de l’homme, il la lâche et lève vivement son bras au ciel pour appuyer son palabre.

– Une catin de Port-Royal ! En tout cas c’est comme cela que je les imagine !

Un coup de vent glacial distrait l’attention de la jeune fille, qui regarde le ciel avec inquiétude et se frictionne les avant-bras. Voyant qu’elle est frigorifiée, l’homme retire son grand manteau de feutrine et le lui tend.

– Tiens… Couvre toi… Il est un peu viril mais il tient chaud !

Emma enfile le manteau qui s‘avère bien trop grand pour elle, tandis qu’il l’enjoint à aller s’asseoir près de l’eau, sur une carcasse d’arbre toute couverte de mousse d‘un vert intense. Après s’être assis, ils se regardent quelques instants. Finalement, c’est l’homme qui rompt le contact visuel en esquissant un sourire timide. Cette réaction, en inadéquation avec son apparence robuste, touche la jeune femme.

– T’es bizarre toi ! On dirait que tu sors d’un vieux film totalement rétro.

Remarquant que ces mots font sourire son compagnon, Emma le toise d’un regard inquisiteur bien que teinté d’une affection naissante.

– Quoi ? Pourquoi tu ris ?

Tendant les deux mains ouvertes devant la jeune fille, d’un geste sous-entendant qu’il ne voulait pas l’offenser, il ne réussit toutefois pas à retenir un rire étouffé.

– Eh ! Eh ! Je ne comprends absolument rien à ce que tu baragouines ! Quelle conche à bien pu faire sortir une telle petite fée de ses bois ?

La main de l’homme se dirige lentement vers celle d’Emma, et son regard évoque autant la patience que le désir. Au contact de ses doigts, Elle esquisse tout d’abord une moue de surprise, presque de gêne, puis elle replonge son regard dans le bleu hypnotisant de ses yeux.

– Tu parles comme un vieux bonhomme, ou comme un vieux pervers.

À cette autosuggestion le visage d’Emma se déforme soudainement, son sourire laisse place à une bouche serrée et ses yeux brulent d‘un éclat furibond. Tout en ramassant une pierre qui se trouve à ses pieds, elle se redresse d’un bond, lui fais face et le menace de son projectile. Le vagabond se redresse à son tour, avec lenteur, et fait un pas en sa direction. Dans un réflexe incontrôlé, elle tente de le frapper, mais son poignet vient heurter la paume ouverte de l’étranger. Sa poigne est si forte qu’Emma en lâche sa prise, et, entravant le bras de la jeune femme, il la contraint à s’agenouiller. L’étrange personnage, dont les pupilles se rétractent semblant virer au rouge écarlate, se penche au-dessus de l’infortunée prostrée à ses pieds.

– Est-ce une habitude chez toi, que de frapper les inconnus ?

Il approche son visage si près de celui de la jeune femme, ses lèvres si proches des siennes, qu’il semble sur le point de l’embrasser.

– Ou est-ce la fameuse cour des fées ?

Face à ce visage virant aux ténèbres, le regard d’Emma se perd en une infinité de petits reflets au cœur de ces pupilles irradiées qui la fixent. Et elle ne réussit qu’à déglutir quelques mots.

– Tu n’en es pas un ? … Hein ?

Il lâche sa main, lui tourne autour comme le ferait un satyre des légendes, et fige le pas aussi sûrement que son regard sur elle. Son visage semble apaisé et ses yeux redevenus aussi clairs que l’eau d’un lagon.

– Quoi ? Lui dit-il. Un vieux bonhomme ? Ou un pervers ? Je ne suis ni l’un ni l’autre ! Mais … je ne suis pas non plus un gentilhomme !

– Alors t’es quoi ? Lui retourne t’elle en se mordant les lèvres.

Il s’agenouille devant elle, juste au bord de l’étang, et s’apprêtant à lui répondre, il se ravise et retient ses mots.

– Et toi ? Que cherche une jeune fille seule dans les bois, à l’heure où ils appartiennent aux esprits ?

Emma, rassurée par la douceur de sa voix, s’accroupit à côté de lui, et plongeant ses doigts dans l’eau pour y dessiner des ronds, elle semble chercher une réponse appropriée

– La solitude, justement !

Lorsqu’il la fixe d’un air attentif, elle se sent contrainte à entamer un travail d’introspection.

– Je… je ne sais pas. Le frisson, l’aventure…

Mais l’homme reste dubitatif. Elle ramasse donc sur le sol, une grande tige de bois, la regarde et la fait tournoyer entre ses doigts, et à mesure qu’elle parle, elle l’agite.

– Je suis coincée, entre les études, l’avenir qui s’annonce difficile, la paperasse, tout ça. J’en ai marre de cette vie de merde ! Tu ne trouves pas que ce monde est pourri ? Ici je rêve de voyage, de dépaysement… Je rêve d’une autre époque !

Assis sur la grande souche d’arbre mort, il a appuyé son coude sur son genou et son menton au creux de sa paume. Il lui sourit avec une forme de tendresse distraite. Emma s’en aperçoit et comprend qu’elle dit des banalités. Ses joues rougissent quelque peu et elle positionne son bout de bois en érection devant ses yeux, comme si elle le saluait avec une épée imaginaire.

– J’aurais rêvé d’être un pirate …

Ses yeux se plissent et passent de l’épée à son interlocuteur, affichant un sourire mesquin, elle se jette à l’assaut de l’homme comme une sauvageonne armée d‘un coutelas. D’un bond il esquive l‘attaque, mais elle engage un affrontement maladroit contre ce qui s‘avère être un expert en la matière. Aussi étonnée par l’inattendue aptitude de l’homme qu’essoufflée par sa frénésie passagère, elle se calme un instant.

– Ou un chevalier errant, se battant à l’épée. Ne rendre de comptes à personne, ni dieu, ni maître. Libre, libre comme l’air ! Hurle-t-elle en reprenant les hostilités.

Le sourire aux lèvres, il dévie le moindre de ses coups de l‘une de ses mains, puis de l’autre lui agrippe une jambe, la soulevant tout en se collant à elle, il la fait basculer en arrière et la plaque au sol. Une fois à terre, elle rit franchement. Il se couche à ses côtés, le coude posé au sol et la tête au creux de sa main, puis il ferme les yeux en inspirant profondément.

– Respire … lui dit-il d’un ton protecteur et apaisant.

Suivant son conseil, elle inspire à pleins poumons et finit par se calmer. Ils restent là, quelques instants silencieux, allongés côte à côte dans l’herbe humidifiée par la rosée matinale. Les fragrances forestières et la musique produite par l’écoulement du ruisseau qui rejoint en grandes ondes le bord de l’étang ouvrent le cœur de la jeune femme aussi sûrement que la force sereine qui émane de son étrange compagnon. À présent, Emma semble prise d’une grande mélancolie, fixant le ciel et le soleil teinté de couleurs ambrées si inhabituelles qu’elle ne sait plus s’il se lève ou s’il se couche. À la lueur de la lune qui épouse le soleil, les yeux de l’homme paraissent avoir viré au vert, et se perdent au cœur de formes rondes que dessinent les mouvements de sa main dans les airs.

– Respire cet air nocturne ! La fragrance de l’humus qui recouvre la terre…. Et sens l’humidité tiède qui nous entoure. Vois ce soleil endormi, il dessine dans les branches de ces arbres, de sa lumière tamisée, de multiples silhouettes élégantes et suggestives, prononce-t-il à voix basse en faisant tournoyer ses poignets au rythme de son phrasé.

En s’appuyant de nouveau sur son coude pour se redresser, il se tourne vers elle et penche ses lèvres en direction de celles d’Emma, au point qu’elle en frémit de peur mêlée de désir. Les yeux de la jeune femme se ferment afin de jouir pleinement de cet instant où tous ses sens et ses pulsions sont en éveil, mais lorsque le contact se fait attendre elle rouvre les paupières. La frustration mue en stupeur lorsqu’apercevant le visage de cet amant d’un songe, celui-ci ne semble exprimer que tristesse et regrets. Soudainement en prise avec la vexation, elle se ressaisit et reprend le contrôle qu’elle abandonna à ce fugace instant de romance. Lorsqu’elle le repousse, il tend toutefois la main en sa direction, et avec douceur lui caresse la joue.

– Le monde n’est pas pourri, il ne l’a jamais été !

D’un bond il se redresse, et au pied de l’étang, il poursuit son discours de manière bien plus théâtrale.

– Et il ne le sera jamais ! C’est l’homme qui l’est ! Le sophisme des seigneurs ! La lâcheté de leurs sujets ! Et la décadence de mes pairs…, ma décadence !

Les yeux pétillants, Emma se redresse à son tour, se dirige vers lui et se blottit contre son torse. À cet instant une feuille rousse d’automne vient se poser sur son épaule. Un sourire sur les lèvres, l’homme tend la main vers celle-ci.

– Permet moi de te déflorer !

Cette demande aussi étrange que déplacée offense Emma qui le repousse avec vigueur. La poésie s’en est allée, et de nouveau la peur et la colère dominent le cœur de la jeune femme, elle croise les bras devant sa poitrine et les traits de son visage se durcissent.

– Connard ! lui lance t’elle d’un ton provoquant.

Lorsqu’il tend de nouveau la main vers elle, tremblante, elle se recroqueville de peur et ferme les yeux en les fronçant fortement. La voix de l’homme se fait plus douce encore et sa main glisse sur l’épaule de la jeune femme, lorsqu’il en retire la feuille.

– Qu’ai-je dit de si blessant ? Je ne voulais que retirer cet éphémère bijou de ton épaule ! Prononce-t-il d’une voix qui se fait plus douce encore.

Le contact se fait si léger qu’un frisson la parcourt, et elle rouvre les yeux pour remarquer qu’il la lui tend.

– Désolé ! Je ne voulais pas te froisser !

Étonnée, elle cligne les yeux d’étonnement et observe la magnifique intruse qu’il tient dans le creux de sa main. Le soulagement qu’elle ressent alors la détend, et elle en lâche un rire nerveux. Puis, sous le regard amusé de l’étrange personnage, son rire devient franc.

– Faudrait que tu apprennes à parler correctement, si tu veux qu’on te comprenne !

L’homme porte la main à son feutre et le faisant légèrement glisser sur son front, il s’incline.

– Je redoublerai d’efforts !

Lorsqu’ils s’assoient de nouveau au bord de l’eau, un silence complice s’installe alors, soutenu de regards furtifs et de sourires échangés. Cherchant son compagnon d’un regard timide, Emma se rend soudainement compte que bien qu’il semble avoir le pouvoir de sonder son âme et de la troubler au point qu’elle en perde la maîtrise de ses émotions, elle ne sait rien de lui. Nerveuse, elle coince ses deux mains entre ses cuisses serrées, et voile son visage derrière sa chevelure à présent entièrement détachée. Il lui faut un moment pour reprendre de l’assurance, puis elle glisse une mèche vagabonde derrière son oreille pour happer l’homme du regard.

– Et toi ? Tu n’as pas répondu à ma question, qui es-tu ?

À cette question, il agrippe son feutre à pleine main, inspire profondément et le pose à ses côtés. Puis il tourne la tête en sa direction avant de lui offrir un sourire forcé. Alors, il détourne les yeux en direction de l’étang et de l‘horizon.

– Moi ? Rien de plus qu’un magicien de la rapine, parfois braconnier, parfois spadassin ou flibustier. Mais je préfère soutirer le sou aux déviantes mégères. Je suis un routier, je voyage et dépense plus vite que je ne gagne ! Je vais où mes pas me portent, librement, comme un oiseau de nuit !

À mesure qu’il lui parle, Emma est troublée comme elle ne l’a jamais été auparavant, à un point tel qu’elle ne sait plus si c’est l’homme ou son propos qui la séduit, et ses yeux brillent de mille feux.

– T’as de la chance ! J’adorerais vivre comme ça !

À ces mots, le teint de l’homme blêmit et les pupilles de ses yeux virent au gris. Il affiche sur le visage et dans ses gestes une sincère tristesse.

– J’aimerais pour ma part vivre sereinement et honnêtement, avoir une famille, un foyer… mourir dans un lit qui m’appartienne, avec, à mon chevet, une épouse pour me pleurer !

Touchée par cet aveu, la jeune femme se rapproche de lui, assez près pour se blottir contre son torse. Il pose un regard bienveillant sur elle, comme si c’eut été un oisillon trop frêle pour prendre son envol tout seul. Et glissant les doigts dans la chevelure de cette petite colombe, il l’invite par le geste à poser sa tempe au creux de son bras.

– L’aventure, tu peux la rêver, en imaginer le déroulement, le dénouement. Tu peux même en dessiner les décors les plus magiques, les plus poétiques, penser le caractère des personnages que tu rencontres, ou le moindre contour de tes amants !

En douceur ils se tournent l‘un vers l‘autre, face à face ils se fixent un long moment d‘un jeu de regard électrique. Les yeux du vagabond reflètent un éclat orangé et brillant, comme si c’eut été des perles d’Ambre, lorsque le ton de sa voix devient plus grave.

– As-tu vraiment besoin de plus de liberté ? Demande-t-il.

Les joues d’Emma autrefois si pâles sont devenues rosées, la jeune femme semble avoir pris des couleurs et son regard est devenu plus assuré. Pour toute réponse, elle glisse tendrement sa main dans la longue chevelure de son compagnon, et lui tend les lèvres. L’homme retient le menton d’Emma, du bout de ses doigts.

– Mais serais tu prêtes à en payer le prix ? Insiste-t-il gravement.

Pour toute réponse elle empoigne les doigts de son étrange mentor, tandis que de son autre main elle agrippe sa nuque, comme pour le neutraliser et l’empêcher de se soustraire à son désir. Sur ce geste possessif aussi inattendu qu’inhabituel de sa part, elle ferme les yeux et tente de lui voler un baiser, mais une fois encore elle ne ressent pas le brûlant contact qu’elle désire. À sa grande stupeur, lorsque prise entre amertume et résignation elle rouvre les yeux, c’est pour remarquer qu’elle se trouve seule assise au bord de l’étang. Sa main levée n’enserre plus la nuque de l’homme, mais une simple tache de sang. Droguée par un instant de doute et d’effroi, elle rapproche sa paume plus près de ses yeux, pour apercevoir qu’à défaut de sang c’est de la terre qui s’en écoule. Une brise glaciale balaie ses épaules dénudées, car nul manteau de feutrine ne les couvre. Et alors que, sous l’influence d’un incessant ballet d’eau et de vent l’étang reflète une infinité de petits soleils ambrés sur la joue de cette femme, la mélancolie et le bonheur ont donné naissance à la plus tendre des petites larmes.

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